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«Dix petits nègres» rebaptisé: qu’en est-il du racisme dans la culture?

Ecrit par Sur 30 août 2020

Les éditions du Masque ont publié mercredi 26 août une nouvelle version du roman culte d’Agatha Christie connu en France sous le nom « Dix petits nègres » rebaptisé pour l’occasion « Et ils étaient dix ». Un changement voulu par l’arrière-petit-fils de l’autrice anglaise et qui intervient dans un contexte d’interrogations autour des œuvres aux propos racistes.

« Nous ne devons plus utiliser des termes qui risquent de blesser »

 a justifié James Prichard au micro de RTL, mercredi 26 août. Dans les nouvelles traductions françaises, le livre d’Agatha Christie sera donc titré Et ils étaient dix, mais sera également débarrassé du mot « nègre », qui apparaît 74 fois dans le roman. Dans le récit, par exemple, « l’île du Nègre » devient donc « l’île du Soldat », comme dans les versions anglophones.

« La décision prise par l’arrière-petit-fils d’Agatha Christie est une mise en conformité avec la décision prise par l’autrice déjà à l’époque »

souligne Thiaba Bruni, porte-parole et vice-présidente du Cran, le Conseil représentatif des associations noires, il faut savoir que ce roman n’est jamais sorti sous le titre “Ten Little Niggers” aux États-Unis ».

En effet, dès 1940, Agatha Christie avait demandé que les titres soient modifiés. Aux États-Unis, le polar est sorti sous le titre And then they were none, soit Et enfin il n’en resta plus aucun. En France, cela fait 80 ans que le titre était resté le même. Ce changement intervient dans un contexte particulier où les questions raciales sont omniprésentes sur la scène médiatique. « C’est vrai que c’est dans l’air du temps, ça correspond à ce qui a été lancé avec le mouvement Black Lives Matter. Ça nous satisfait, mais ce n’est pas une nouveauté », explique Thiaba Bruni. 

Pour la journaliste et réalisatrice spécialiste des questions raciales Rokhaya Diallo, supprimer ce mot des éditions constitue une évidence : « C’est un vocabulaire qui appartient au passé, qui a été créé dans un contexte esclavagiste et qui n’a absolument pas lieu d’être aujourd’hui », souligne-t-elle. Si certains fustigent la victoire du « politiquement correct », ou de la « bien-pensance », ce n’est pas la première œuvre à créer la polémique autour d’une question raciale. « Ça prouve que les mentalités changent et c’est une bonne chose, on ne peut que s’en réjouir, même si ça ne fait pas partie des combats que mène le Cran, car notre combat se mène là où il y a du racisme et des discriminations et le roman d’Agatha Christie n’est pas raciste du tout », explique Thiaba Bruni, pour qui d’autres œuvres plus problématiques doivent être remises en question.

Une question raciale qui ébranle le monde de la culture

En 2010, le Cran avait déjà mené une campagne au sujet de la célèbre BD d’Hergé, Tintin au Congo. Si le titre n’est pas raciste, le Conseil avait dénoncé le contenu de l’œuvre :

« C’est une BD raciste et révisionniste dans la mesure où ça se passe quelques années après le génocide congolais. Il y a eu 6 à 12 millions de personnes massacrées, et quand Tintin arrive au Congo, il ne se rend compte de rien. Le génocide ? Il ne s’en aperçoit même pas »

, souligne Thiaba Bruni.

Ce changement dans l’œuvre d’Agatha Christie fait suite à la vive polémique déclenchée aux États-Unis lorsque HBO, un site américain de streaming, a retiré le film Autant en emporte le vent, réalisé par Victor Fleming en 1939, de sa plateforme. HBO avait alors indiqué que « les préjugés racistes qui étaient communs dans la société américaine » au moment de la réalisation du film étaient en cause. Le film avait ensuite été réintégré sur la plateforme, accompagné en préambule de vidéos expliquant le contexte historique dans lequel le film avait été réalisé.

Pour Rokhaya Diallo, ces bouleversements dans le monde de la culture proviennent du fait que les personnes minoritaires et concernées par les occurrences racistes dans les œuvres n’avaient pas voix au chapitre à l’époque : « Aujourd’hui, ce qui est nouveau, c’est que ces personnes là sont audibles, elles sont accès à l’espace public, ce qui change les choses ». Pour elle, la génération joue aussi un rôle important : « Les générations actuelles ont été éduquées en ayant la pluralité de la population comme norme dans leur environnement. Elles sont donc à même d’interroger la société française dans son conservatisme, parce qu’elles souhaitent que la société soit le reflet de ce qu’elles appréhendent au quotidien », détaille Rokhaya Diallo.

Si une œuvre comme celle d’Agatha Christie a gardé le mot « nègre » dans son titre si longtemps, c’est aussi parce-que la société française élude encore trop souvent son passé esclavagiste, comme le souligne Rokhaya Diallo :

« L’esclavage, comme la colonisation, ne se sont pas déroulés sur le sol européen. Ça s’est passé essentiellement en Asie, en Afrique, dans les Caraïbes, dans l’océan Indien. Il y a donc une forme de distance qui autorise un certain nombre de personnes à nier ou à minorer la réalité de ces horreurs »

. La réalisatrice explique par ailleurs que l’histoire coloniale et esclavagiste française est très peu mise en lumière : « Beaucoup de personnes ne connaissent même pas l’ascendance réelle de nos concitoyens de la Martinique, de la Réunion, de la Guadeloupe ou de la Guyane. C’est une forme d’inculture qui est organisée, c’est aussi dû à l’absence de ces questions dans la culture, la culture populaire, dans la fiction, dans les séries et la littérature ».

Au-delà de gestes comme le retrait du mot « nègre » de l’œuvre d’Agatha Christie, Rokhaya Diallo espère voir un retour sur le devant de la scène des auteurs contemporains de la romancière, ou de Margaret Mitchell, autrice de Autant en emporte le vent, pour contrebalancer le poids de ces œuvres à l’origine de polémique sur des questions raciales. Malgré ce geste de l’arrière-petit-fils d’Agatha Christie, la réalisatrice regrette que les personnes minoritaires n’aient pas plus d’opportunité pour diffuser leur travail :

« Changer les titres, ce n’est pas suffisant. Ce qui serait intéressant, ce serait que des personnes noires, asiatiques, d’origine maghrébine aient davantage accès à la culture et puissent produire autre chose ».

Avec RFI, RTL


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